Chapitre
4 : Être
médecin
Là je crois que vous vous êtes fait une idée de
moi entre « la
gentille cruche » de 22 ans pas très douée et la jeune
bourgeoise en plein
crise d’adolescence tardive contre un système d’étude
qui va lui donner à la fois sa place dans la
sacro-sainte société et sa croûte. Et d’un côté vous
n’avez presque pas tord. Presque, car j’ai des circonstances
atténuantes. Il faut dire que j’ai rêvé des mes études
toute la première partie de ma vie. J’imaginais mes années
d’université entre deux images relativement incompatibles
des sittings
de soixante-huitards et les université anglo-saxonnes
avec ses jeunes bien sûr d’eux en plein débat sur
l’existentialisme darwinien comparé aux nihilisme kantien –Ah bon ! Ca
n’existe pas ?-. Je caressais l’image de
l’étudiant jouissant au milieu de ces murs tremblants (de
préférence en architecture néo-romane au milieu d’une
lande
écossaise) de
curiosité, d’idéalisme, de passion, entre deux parties de
criquet. Oui je sais je peux être horriblement vieux jeu. Et là le drame
se joue en un seul
acte : il
suffit d’un seul jour en fac (et le monopole n’en revient
pas aux études de
médecine tout le monde pourra en prendre pour son grade) pour
comprendre que l’apprentissage est celui de se creuser son trou le plus vite possible
pour vomir ce
qu’on a appris. C’est aujourd’hui mon quotidien.
Et encore je ne suis pas à plaindre : je pourrais être
étudiante de droit ou
d’économie et avoir passé mes derniers cinq ans à apprendre
un système sans aucune réalité qui s’envolera à la
prochaine révolution extrémiste qui comme toute bonne pandémie
grippale a lieu tous les 60 ans. Personnellement je me
contenterai
d’étudier 10 ans pour apprendre, j’ai bien dit
apprendre, et non pas
apprendre à apprendre, une médecine qui sera périmée en
moins de temps qu’il m’a fallu pour l’étudier. Et
ces 10 ans combien ils me coûteront chers : « Vous
avez étudié
10 ans
pour… » à vous de compléter : avoir si peu de
psychologie/ vous tromper si facilement/ faire si mal/ ne même pas
me prescrire mon arrêt de travail/ n’être même pas
capable de me guérir.
En fait pendant ces 10 ans, j’aurai appris
à survivre aux plus
grands moments de solitudes, comme par exemple :
« Mlle
Recard que voyez-vous
sur cette radio du thorax ? »
«
Bon elle a une tumeur
là, à mi-
chemin du thorax.
»
« Non
c’est son sein ça ! »
J’aurai appris à
savoir me démerder
avec le « Ce n’est rien ! », à avoir l’air toujours
savante, SAVOIR quoi
qu’il arrive !
Mais à l’heure qu’il est, je retourne dans ce cabinet de
toilettes me cachant
d’un monde trois fois trop lourd que je ne comprends pas, mes
stylos de labo
ridiculement en forme de seringues ou d’os s’imprimant en
reliefs sur mon thorax et mon marteau reflex négociant une place non négligeable au
détriment de mon estomac… Je revoie mentalement
mes patients que je
dois présenter tour à l’heure à la visite, dont cette jeune
fille, cette gamine affublée de cette maladie plus que rare, que je
hais pour tout ce qu’elle représente : ce système fichu
qui nous apprends à monter à zèbre avant de monter à
cheval. Je grogne de
colère de devoir
m’occuper de ce cas fichtrement spécialisé alors que je ne
maîtrise toujours pas le traitement d’une angine. Je grogne
contre ma formation, mes 8 euros pour mes journées de
boulot. Je me demande
ce que je suis, ce
qu’être médecin a fait de moi !
Etre
médecin ?
C’est
accepter de se
réjouir quand un patient a une maladie rare (et donc grave) car
cela change du quotidien.
C’est
accepter que rarement, l’on ne puisse pas !
C’est
accepté de construire
son quotidien comme l’addition de moments exceptionnels pour
d’autres.
C’est
accepter que parfois on ne puisse pas. !
C’est
accepté de détourner les yeux de quelqu’un qui souffre pour
passer à « autre chose ».
C’est
accepter que souvent on ne puisse pas !
C’est
accepter de rentrer
le soir et d’oublier, de manger quand eux jeûnent, dormir quand ils
veillent.
C’est
accepter que la plus part du temps on ne puisse pas !
C’est
accepter que
l’on ne comprenne pas, c’est accepter de voir la
science, sa science mis à mal par la nature, leur
nature.
C’est
accepter que quasiment en permanence on ne puisse
pas !
C’est
accepter de savoir
que son médecin n’est qu’un homme.
C’est
accepter que jamais on ne puisse !
Mais que
surtout c’est accepter que eux peuvent
toujours ….
Mais être
médecin :
C’est
aussi appartenir à la famille la plus grande du monde, qui se
déchire, qui se jalouse mais qui quand elle est
malade ne devient pas
un étranger…
C’est
pouvoir voir dans le
regard de l’autre « qu’il sait ».
C’est
pouvoir parler de réanimation gastrine pour donner le feu vert de la
visite… Que dis-je ? De la fuite au self …
C’est
faire partie en temps réel des grands essais mondiaux
d’effets secondaires des médicaments.
C’est
pouvoir choquer le
bourgeois au restaurant en parlant trop fort de choses qui
fâchent…
C’est
pouvoir, le temps d’un instant, se prendre pour la personne
la plus importante sur Terre.
Futile… essentiel ?
Mille
fois j’ai
pensé
abandonner ! Mille fois je suis revenue !
Pourquoi ?
***
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